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73 ANS APRÈS L’HOLOCAUSTE, LE COMBAT DE LA MÉMOIRE CONTRE L’OUBLI CONTINUE

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« … l’image de l’homme ne pourra plus être dissociée de celle d’une chambre à gaz. »

Georges Bataille, extrait de Sartre (1947)

Le 27 janvier 1945, l’Armée Rouge a libéré les 7.000 prisonnier.es survivant.es du camp de concentration d’Auschwitz. De la même façon, avec l’arrivée sur le territoire allemand des Forces Alliées américaines et britanniques contre la Wehrmacht, d’autres camps de concentration et d’extermination ont été libérés. À Auschwitz-Birkenau seul, ont été assassinés plus de 1,1 millions de personnes, majoritairement juives, tsiganes et rroms. Au total, les victimes de l’Holocauste sont estimées à 6 millions.

L’Holocauste, perpétrée par les nazis dans les territoires occupés, est l’extermination massive, organisée, à l’échelle industrielle des juif.ves, des rroms, des homosexuel.les, des handicapé.es, des communistes, des anarchistes et de tous ses opposant.es politiques. C’est un phénomène historique unique et sans précédent, qui révèle en même temps la vraie nature du nazisme et du fascisme en tant que mouvement politique. L’Holocauste était non seulement la manifestation de la barbarie des nazis, mais aussi le résultat de processus sociaux et historiques qui se sont développés en Europe dans le dernier quart du XIXème siècle.

73 ans après la libération, l’Europe se dirige vers une renaissance du nazisme, ou peut-être pourrait-on dire que le nazisme ne meurt jamais, qu’il a survécu à travers les politiques des États-nations capitalistes et par oubli historique. 73 ans plus tard, rares sont ceux qui se souviennent que l’Armée Rouge a libéré Auschwitz. Au contraire, nombreux sont ceux qui tentent d’assimiler le communisme au nazisme et de déformer l’Histoire. Il y a beaucoup de gens qui se cachent aujourd’hui derrière l’antisionisme pour vomir leur antisémitisme. 73 ans plus tard, autant le négationnisme assumé que le relativisme dissimulé se poursuivent dans les discours publics et les politiques étatiques.

L’État grec porte sa propre et lourde part de responsabilité criminelle, en ce qui concerne la livraison de centaines de milliers de juif.ves grec.ques et leur envoi dans les camps d’extermination nazis. Le 15 mars 1943, est parti le premier train transportant vers les camps de concentration d’Auschwitz et de Birkenau en Pologne 50.000 juif.ves de Thessalonique. Avec la collaboration des autorités grecques et des fonctionnaires nazis, parmi lesquels Eichmann lui-même, tout au long de la période d’occupation, les membres des communautés juives de Thessalonique, Kavala, Ioannina et Arta ont été envoyés avec violence et asservissement pour devenir la matière première des usines de la mort. Les juif.ves grec.ques assassiné.es pendant l’Holocauste ont dépassé les 100.000 victimes.

Autant la reconstitution de l’État grec après l’occupation allemande – qui avait comme idéologie étatique officielle le nationalisme et l’anticommunisme – que la recomposition de la métapolitefsi1 ont traité et continuent de mettre en œuvre une politique globale d’oubli, dans le but d’effacer ses crimes contre les juif.ves et sa coopération avec les nazis.

L’antisémitisme se présente comme un phénomène de la modernité. Il a peut-être hérité de quelques caractéristiques de l’anti-judaïsme pré-moderniste, phénomène lié à l’intolérance religieuse et au romantisme européen, mais son cœur consiste en quelque chose de fondamentalement différent. Cela devrait être considéré comme horizon de significations. Il agit comme un vecteur pour organiser la réflexion et permet à plusieurs événements déconnectés entre eux et à des mensonges flagrants « à faire sens » à travers son prisme déformant. Qu’il soit question de changements sociaux ou de mouvements de capitaux – mais aussi à un niveau plus personnel et existentiel – l’antisémitisme est là afin d’offrir une réponse facile et rapide aux antisémites, expliquant les changements difficiles dans tous les domaines de leur vie. Les « juifs » dans l’imaginaire antisémite sont les acteurs qui, avec l’omnipotence qui leur est attribué, « tirent les ficelles », « contrôlent les banques et les gouvernements américains à l’aide de leur lobbies ». Rapidement dans cet imaginaire, tout conflit social et toute lutte de classe disparaissent laissant place à l’idée que « tout est préconçu pour leurs intérêts ». Derrière chaque changement de société, se cachent les juifs et leurs calculs. L’antisémite considère que sa mission est de libérer le monde de ce mal que sont les juifs, ces partisans des mutations sociales et économiques. Les nazis se considéraient comme des libérateurs du joug juif qui contrôle les banques, répand le socialisme, mêle les races et nuit à la position de la nation allemande. L’antisémitisme n’est pas une forme de racisme parmi d’autres, car le racisme se satisfait d’asservir l’autre race. En revanche, dans l’antisémitisme, les juifs sont l’« anti-race » qui ne mérite que l’extermination. La présence des juifs n’est pas indispensable pour que l’antisémitisme existe, mais qu’ils se retrouvent face à un antisémite demeure cependant une bien mauvaise idée.

L’antisémitisme a historiquement fonctionné comme l’élément fondateur de nombreux États-nations capitalistes. Dans l’imaginaire national, à partir du moment où la nation consiste en une communauté compacte et robuste, l’idéologie de l’antisémitisme se retrouve au bon endroit, au bon moment, afin de démontrer l’existence d’un complot interne et exogène, le « judéo-sionisme ».

Le nationalisme grec doit beaucoup à l’antisémitisme. Dès les premières batailles que la nation grecque a données à sa naissance, les signes ont été donnés. Lors de la bataille de Tripolitsa en 1821, des dizaines de milliers de civil.es juif.ves et de musulman.es ont été massacrés. Les pogroms antisémites n’ont jamais cessé d’être menés en Grèce. L’occupation de Thessalonique par l’armée grecque en 1912 a été marquée par une opération organisée, soit, d’assimilation forcée, soit, d’asservissement de la population juive. Le point culminant a été atteint pendant l’Occupation avec le mariage remarquable de l’esprit de magouille grecque et de la rigueur allemande : une collaboration qui a classé la Grèce au premier rang – après la Pologne et l’Allemagne – en taux de pourcentage d’extermination de sa population juive, quand en même temps dans l’Albanie voisine la population juive a augmenté grâce à la solidarité développée pour sauver des juif.ves de l’Holocauste, tout comme en Yougoslavie des dizaines de milliers de juif.ves rejoignirent les forces antifascistes de la guérilla.

Des cafés grecs aux repas familiaux du dimanche, des universités aux garages, du quartier populaire de Bournazi aux banlieues huppées de Kifissia, de la chaire de l’église au mouvement d’Artémis Sorras2, de Konstantopoulou et de LAE3 aux ventes aux enchères, des émissions de télévision aux brochures de la gauche extra-parlementaire, tous ceux qui veulent s’affirmer Grecs vont plaisanter avec des blagues sur les juif.ves, ils sous-entendent que certains juifs se cachent derrière l’affaire de l’appellation officielle de la République de Macédoine, ils s’enflamment contre « la barbarie israélienne face aux Palestiniens », tout en restant dans le même temps indifférents au sort des migrants arabes qui meurent continûment dans la mer Égée. Ces derniers temps, plus particulièrement, les quelques monuments en Grèce rappelant l’Holocauste deviennent les cibles d’attaques systématiques de vandalisme et de pillage.

Aujourd’hui, et surtout depuis la guerre, l’antisémitisme évite de dire son nom. Son expression politique principale en Europe et en Grèce porte le nom d’« antisionisme » et de « solidarité avec la Palestine ». La pratique et la rhétorique de l’antisionisme, quand elle ne fait pas de référence directe au nazisme, tirent ses figures rhétoriques de l’antisémitisme d’avant-guerre avec des variations subtiles. « Ne pas acheter aux juifs » devient « Boycott, Désinvestissement, Sanctions » (BDS). De même, ont lieu des attaques contre les synagogues, les conseils israéliens et les individus, au prétexte de solidarité avec les Palestiniens. Le mythe modifié continue à s’étendre, ce ne sont pas les juifs qui contrôlent la politique américaine, mais le « lobby sioniste ».

D’un point de vue plus global et selon Moishe Postone : « Le type d’antisémitisme qui trouve son expression la plus extrême dans l’Holocauste ne doit pas être confondue avec l’habituel parti pris antijuif. Il s’agit d’une idéologie largement diffusée en Europe à la fin du XIXème siècle. Son renouvellement a nécessité des formes antérieures d’antisémitisme qui, pendant des siècles, ont constitué une partie intégrante de la culture chrétienne occidentale. Ce qui est commun à toutes les formes d’antisémitisme, c’est le degré de pouvoir attribué aux juifs. Cependant, ce n’est pas tant le degré que la nature présumée du pouvoir juif qui fait ressortir l’antisémitisme. Ce qui caractérise le pouvoir attribué aux juifs dans l’antisémitisme contemporain est qu’il est mystérieusement intangible, abstrait et universel. C’est une forme de pouvoir qui ne se manifeste pas directement, mais qui cherche un porteur solide – politique, social ou culturel – à travers lequel il peut agir. Car le pouvoir des juifs, tel qu’il est conçu par l’imaginaire contemporain antisémite, n’est pas clairement défini, il est « enraciné », il est considéré comme gigantesque et extrêmement difficile à contrôler. Ce pouvoir existe derrière les phénomènes, mais n’est pas identique à ceux-ci. Il est caché, conspirateur. Dans la vision du monde de l’antisémitisme moderne, les juifs forment une très forte et obscure conspiration internationale, responsables de ces « évidentes » paires opposées : le capitalisme ploutocratique et le socialisme, ainsi que la montée de la culture barbare du marché et la déchéance des valeurs et institutions traditionnelles. Les juifs ont été tenus responsables des crises économiques, des recompositions et déréglementations sociales, qui ont provoqué l’industrialisation capitaliste rapide, comme l’urbanisation galopante, le déclin des classes et couches sociales traditionnelles, et la montée d’une nouvelle caste de banquiers et d’investisseurs professionnels, parallèlement à l’émergence d’un vaste prolétariat industriel en pleine croissance. L’antisémitisme contemporain affirme qu’il peut expliquer les processus de changement rapides fondamentaux qui sont devenus des menaces pour beaucoup de personnes. Au sein de cet imaginaire racialisé, les juifs ne sont pas tant une race inférieure, mais plutôt une anti-race, responsables de processus historiques qui sont très dangereux et destructeurs pour la santé « sociale » d’autres personnes – une menace à la vie elle-même ».

En Europe et dans notre pays, c’est la gauche qui nous vend ces contes de fées de « capital productif patriotique » contre le « capital financier parasitaire et démoniaque ».

En tant qu’antifascistes, nous serons en première ligne de la lutte de la mémoire contre l’oubli. Nous n’oublions pas la singularité historique de l’Holocauste et les 6 millions de victimes juives, rroms et de tant d’autres. Nous ne sommes pas prêts de cesser de critiquer et de combattre toutes les formes d’antisémitisme, qui sont la condition de base de la réémergence du fascisme et du nazisme. Nous sommes des traîtres pour tous ceux qui se reconnaissent, tant au niveau matériel que symbolique, dans la nation grecque, dont le point culminant s’est déjà manifesté avec l’Holocauste. Rester debout face au fascisme et à l’antisémitisme contemporains grecs et ses formes antisionistes n’est pas pour nous simplement une affaire idéologique et culturelle, mais une lutte pour la vie elle-même, une contestation concrète du pouvoir du capital et de la nation sur nos esprits et sur nos corps. Il s’agit pour nous d’une tentative d’inventions de nouvelles relations en dehors du carcan de l’État-capital et des réactions fétichistes de la « communauté populaire nationale » par rapport à la circulation de l’argent. C’est une tentative de délivrer le passé, comme dans toute Histoire des vaincus.

Nous savons bien, comme disait Primo Levi, qu’ « à partir du moment où cela s’est produit une fois, cela peut se reproduire ». Adorno l’a posé, l’expérience de l’Holocauste impose à l’humanité un nouvel impératif catégorique :

PLUS JAMAIS D’AUSCHWITZ,

PLUS JAMAIS DE FASCISME.

Des antifascistes qui se souviennent.

Athènes, janvier 2017

1 : Peut se traduire par « changement de régime » et désigne la transition démocratique qui permet de passer du Régime des Colonels (1967-1974) à la démocratie actuelle.

2 : milliardaire autoproclamé prétendant être en mesure de racheter la dette publique grecque et les dettes privées des citoyens grecs, leader de l’Assemblée des Grecs, organisation proche d’une secte affirmant que les dirigeants grecs ne sont que des pantins à la solde des « intérêts internationaux juifs ». Lui et sa femme sont depuis près d’un an en cavale pour détournement de fonds.

3: Zoé Konstantopoulou, longtemps figure charismatique de SYRIZA, a rejoint un temps le parti politique Unité populaire (en grec : Laiki Enótita, LAE) fondé avec d’autres dissidents de SYRISA. LAE est favorable à un retrait de la Grèce de l’OTAN et de l’euro, ainsi qu’à un gel des relations diplomatiques avec Israël.

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